LES REVOLUTIONNAIRES VUS AVANT 1789

Par Gustave Hubault, Professeur d’histoire au Lycée Louis-le-Grand

(* image : la couverture du petit almanach de Rivarol où la vie et l’occupation de quelques révolutionnaires est racontée)

Une révolution emporte tout, change tout. Gustave Hubault dans ce chapitre extrait du livre « Les grandes époques de la France » revient ici sur un descriptif des acteurs futurs de la révolution qui sont encore des inconnus en ce début d’année 1789. Année où la France va changer, Année où un système monarchique, vieux de plus de 14 siècles va s’effondrer. Les trois titres ont été rajouté dans le texte original pour faciliter la lecture.

En 1789, ils sont encore confondus dans la foule, et c’est pourquoi il n’est pas sans intérêt ni sans moralité de considérer un instant ces acteurs du lendemain qui s’ignorent encore.

Les Constitutionnels

Voici d’abord les constitutionnels : il y a chez eux des vues pratiques, l’aspiration à une monarchie limitée par des institutions libérales, et en même temps, cette confiance chimérique que de la conquête du droit naîtront aussitôt la notion et le courage du devoir. Ils portent dans l’attaque contre le pouvoir royal une ardeur qui ne modère point encore le sentiment de la faiblesse de la monarchie et les dangers de la société.

L’abbé Siéyès, conseiller commissaire du diocèse de Chartres à la chambre supérieure du clergé de France, écrit dans le secret des plans de constitution. Il a publié sa brochure sur les privilèges, et posé sa fameuse question : Qu’est ce que le tiers ? Que doit-il être ? Il ne sait point que cette déclaration va être le programme même de cette révolution qu’il n’a pas prévue, et sur laquelle il aura, au début et à la fin, une influence décisive.

Mirabeau vient de faire retentir son nom dans les assemblée des Etats de Provence ; son père écrit de lui : « Il dit hautement qu’il ne souffrira pas qu’on démonarchise la France, et en même temps il est l’ami des coryphées du tiers ». Il y a en lui, en effet, le tribun et le modérateur, mais de ces deux personnages on n’entrevoit encore que le premier, aigri par l’interdiction, la prison, l’exclusion de son ordre, par le mépris qu’a mérité sa vie désordonnée et dont s’indigne son génie. Lorsqu’il voudra être le modérateur de la Révolution qu’il aura déchaînée, l’autorité morale lui manquera, et il dira, avec un amer regret : « Je paye bien cher les fautes de ma jeunesse…Pauvre France, on te les fait payer aussi ».

La Fayette est enivré de sa réputation militaire d’Amérique et des acclamations de la foule qui salue en lui l’ami de Washington. Il est enthousiaste de la liberté, mais il ne la sépare pas de la monarchie. Il aime la popularité, mais il est aussi sensible aux louanges que lui prodiguent Louis XVI, Frédéric de Prusse et Joseph II.

Bailly n’est encore que l’ami des pauvres et l’écrivain des hôpitaux, le secrétaire des commandements de Madame, épouse du comte de Provence, connu de la reine qu’il a émue au récit des souffrances du peuple. Il vient d’apprendre avec étonnement, sur la route du Palais-Royal à sa maison de Chaillot, par un jeune homme inconnu, qu’il serait nommé électeur aux états généraux. Quant à cette assemblée nationale, qu’il devait présider avec une fermeté si simple, et à la Révolution qui est sur le point d’éclater, il ne les prévoit point. « Je ne prévis point, a-t-il dit depuis, la Révolution telle qu’elle a été, et je crois que nul homme n’a pu la prévoir ».

Les Girondins et Les Terroristes

Ils s’attendaient bien moins encore à leur destinée future, ces avocats de Bordeaux qui devaient l’emporter sur les constitutionnels pour tomber eux-mêmes sous les coups des montagnards. Ceux qu’on appellera les girondins sont jeunes, amis du plaisir, enthousiastes de la raison et de la nature, et unissent dans je ne sais quelles confuses espérances Sparte, Rome et l’Amérique. Ils auront plus d’éloquence que de sens politique et de décision courageuse ; le pied leur glissera dans le sang de Louis XVI ; et si l’histoire ne refuse par sa pitié à leur talent et à leur jeunesse, elle condamne dans sa justice l’orgueil de leurs illusions et la faiblesse de leur caractère.

Derrière eux, voici épars dans tous les rangs ceux que l’histoire a flétris du nom de terroristes. On ne saurait prédire encore le rôle sinistre de ces hommes aux mains desquels la France sera bientôt en proie.

Robespierre plaide quelques causes à Arras, fait de petits vers sur la sensibilité et la vertu, et concourt pour des couronnes académiques.

Marat, médecin des gardes du corps du comte d’Artois, écrit des traités scientifiques, combine un plan de législation criminelle où il s’inscrit contre la peine de mort ; il va rédiger un projet de constitution pour démontrer la nécessité d’une monarchie en France.

Saint-Just est un écolier libertin de vingt ans, qui compose un poème ennuyeux et obscène.

Danton n’est encore qu’un avocat obscur.

Collot-d’Herbois est un médiocre acteur du théâtre de Lyon, que les sifflets poursuivent. Les malheureux lyonnais retrouveront plus tard les rancunes de l’artiste dans les fureurs du pro-consul.

Fouquier-Tainville, procureur failli, s’est jeté dans la police.

Hébert, l’odieux rédacteur du Père Duchêne, vend des contre-marques au théâtre des Variétés.

Henriot, le futur général de la garde nationale, est charlatan à Bicêtre.

Ces despotes du hasard, conduits les uns, par les grossiers instincts de leur nature, les autres, par l’étroite logique de leur médiocrité d’esprit, d’autant plus impitoyables qu’ils trembleront davantage pour eux-mêmes, verseront à flots le sang le plus pur, et ne respectant rien de ce qui est sacré pour les hommes, ni l’innocence, ni la vertu, ni le génie, ni la vieillesse, ni l’enfance, ils laisseront dans notre histoire d’inexpiables souvenirs.

Les Soldats

Deux groupes bien distincts se présentent à nous. Dumouriez, Carnot, Desaix, Davoust, Berthier, Macdonald, Brueys, Decrès, portent déjà l’épée d’officier. Hoche, Marceau, Pichegru, Augereau, Bernadotte, Ney, Soult, sont encore confondus dans la foule des sous-officiers où les retient leur naissance. Moreau prévôt de l’école de droit de Rennes ; Kléber, inspecteur des bâtiments publics à Béfort ; Murat, fils d’aubergiste ; Lannes, ouvrier teinturier, entreront au service quand les grades ne seront plus le privilège de la noblesse.

Si nous cherchons au-delà de ces glorieux soldats, nous en rencontrons un bien obscur encore et qu’attendent d’incomparables destinées : c’est ce jeune homme qui sait tout, qui veut tout, qui peut tout, comme dira Sieyès en remettant entre ses mains la France tellement lasse d’excès et avide d’ordre qu’elle sacrifiera la liberté. Bonaparte, né Français en 1769 (La Corse a été réuni à la France en 1768, sous le ministère de Choiseul), est lieutenant en second au régiment d’artillerie de la Fère, en garnison à Grenoble.

Et Gustave Hubault, en guise de conclusion : Oui, puissions-nous apprendre des leçons d’histoire à nous modérer et à nous contenir ; puissions-nous désormais, maître de nos instincts généreux mais irréfléchis, nous conduire par un sens politique éclairé et plus sûr, et prévenir ces appels à la force aveugle qu’on nomme des révolutions, qui sont le recours de l’erreur, de l’illusion et de l’entraînement bien plus que de la nécessité ; qui s’emportent toujours au-delà du but qu’elles se proposaient d’abord et n’ont pour effet que de déterminer des réactions violentes ; qui ne sont pas moins funestes au sens moral d’un peuple en dépravant les esprits, qu’à la fortune publique en bouleversant les intérêts, et qui, lors même qu’elles n’épouvantent pas par le dédain de la vie humaine, font acheter par des ruines irréparables des résultats qu’eût amenés sûrement la marche régulière des destinées nationales.

L’Ouvrage : Les Grandes Epoques de la France, par Gustave Hubault, professeur d’histoire au Lycée Louis-le-Grand, docteur es-lettres, et M. Marguerin, ancien administrateur des Ecoles Supérieures de la ville de Paris.

On lira du même auteur :

Mon Histoire en cent pages, chez CH. Delagrave, 1875