Les amis du Roi Jacques

Le dernier hommage au Roi Jacques

Dans la revue la « science historique » de novembre 1931, le directeur Paul Watrin, parlait du roi Jacques disparu le 2 octobre 1931. Son excellence Paul Watrin, contributeur à la revue « La Monarchie Française » en 1911, auteur d’un excellent livre « La tradition monarchique » en 1916, fondateur de la revue « la science historique » et enfin président de la Société Archéologique de France à partir de 1921, était aussi le grand défenseur de la Légitimité dans les années 30. Cet hommage est inédit et historique. Nous le reproduisons dans son intégralité accompagné de notes.

JACQUES

ROI DE FRANCE

Né le 27 juin 1870

Roi le 18 juillet 1909

Mort le 2 octobre 1931

Ce sera peut-être un jour le plus beau titre de gloire de notre Revue « la Science Historique » d’avoir seule en France parlé, comme devrait le faire quiconque sait un peu l’histoire contemporaine, de cet événement si important pour la France qu’est la mort de son roi légitime.

Certes ici, en cet organe de la Société Archéologique de France qui entend au point de vue politique garder la plus stricte neutralité, il ne saurait être question de faire de la propagande pour tel ou tel régime ; mais il est impossible à des savants de méconnaître qu’à côté de l’histoire des faits, il y a celle des principes. Si, au point des vues des faits, on ne peut nier les convulsions qui tant de fois du XVIIIè au XIXè siècle ont fait se succéder au pouvoir tels ou tels hommes, on ne peut pas plus, au point de vue du droit pur, méconnaitre que, pour ceux qui admettent le droit divin et qui sont fidèles au vieux droit traditionnel français, la volonté des hommes, leurs agitations, leurs révolutions, quelque soient en fait leurs conséquences, ne sont rien sur le terrain des principes en face de la qualité que Dieu, maître de la vie et de la mort, donne à celui qu’Il fait l’aîné de la Maison de France.

Ce n’est donc que de la science pure que nous entendons faire ici ; il me sera évidemment difficile de ne pas y mêler beaucoup de mon coeur puisque j’ai connu et aimé celui que la mort vient de nous ravir et que j’ai pu juger quel homme Il était et quel immense bonheur Dieu avait en lui réservé à la France, sans doute pour que celle-ci un jour puisse regretter plus amèrement encore d’opposer toujours « les droits de l’homme » aux « droits de Dieu ». Quoi qu’il en soit, au point de vue du droit, il importe peu que le titulaire de l’aînesse ait été paré de toutes les qualités royales ou qu’il se soit trouvé moins à la hauteur de sa tâche. C’est une idée toute révolutionnaire et d’une morale plus que relâchée que le manquement d’une partie à ses devoirs dispense l’autre des siens ; aussi pouvais-je répondre un jour au Roi, qui me reprochait amicalement de n’avoir pas autrefois voulu faire Sa connaissance, que j’avais voulu persévérer dans cette attitude tant que n’était pas terminée l’étude que je faisais alors de la Couronne de France, de peur de me laisser entraîner malgré moi pour ou contre le titulaire du droit, au cas où il m’aurait été ou non sympathique, dans une question où le coeur n’avait rien à voir ; mais que, depuis que mon ouvrage « la Tradition monarchique » avait paru, j’étais heureux de juger quel souverain Il était et combien la France aurait gagné à ce qu’Il le fut de fait en même temps que de droit.

L’ignorance est chose si universellement répandue aujourd’hui en notre malheureux pays où la démocratie niveleuse fait la vie si dure à l’aristocratie de l’intelligence comme à toutes les aristocraties, qu’il n’est peut-être pas inutile de rappeler comment Jacques de France était titulaire de la dignité royale.

La royauté française, telle que nos ancêtres l’ont connue pendant un millier d’années, est née avec la race issue de Robert-le-Fort ; depuis son descendant Hugues Capet, le roi de France a toujours été l’aîné des males légitimes de cette maison ; les Mérovingiens et les Carolingiens ont été des chefs francs ou des dignitaires de l’Empire romain, mais, lorsque celui-ci se fut écroulé et que sa fiction fut laissée à la Germanie, l’aspiration de nos ancêtres gaulois vers l’unité trouva sa réalisation dans le souverain unique, aîné de la race royale. Or il suffit de prendre en mains un tableau généalogique de la Maison de France, pour y voir que l’aîné des descendants légitimes mâles de Robert-le-Fort se nomme aujourd’hui Alphonse ; c’était hier son neveu Jacques, fils de Charles et petit-fils de Jean.

C’est à la mort d’Henri V (comte de Chambord), que ce Jean devint l’aîné et par conséquent roi de France sous le titre de Jean III. Ce n’est pas ici le lieu de répondre aux objections qui furent faites alors par les Orléanistes se basant sur les renonciations d’Utrecht ; je l’ai fait longuement en mon ouvrage « La Tradition Monarchique » (1) où j’ai montré le néant des prétentions orléanistes tant dans le domaine du droit que dans celui des faits, les rois de France, jusqu’à Henri V compris, ayant toujours montré qu’ils faisaient passer la branche d’Anjou avant celle d’Orléans dans l’ordre de la succession au trône ; du reste, sauf bien entendu les Orléanistes qui doivent dire le contraire pour soutenir leur thèse (et encore pas les princes d’Orléans devenus infants d’Espagne malgré les renonciations) tous les partis politiques en France et surtout toutes les hommes d’études en conviennent unanimement.

Le roi Jacques naquit à Vevey, en Suisse, le 27 juin 1870, fils de Charles de France-Anjou (depuis Charles XI de France) et de Marguerite de France-Anjou-Parme ; quoique connu alors sous le nom espagnol de don Jaime de Bourbon, ses quartiers que nous établissons ci-contre, nous montrent que le sang espagnol est celui qui lui faisait le plus défaut, alors qu’au contraire, fait bien rare dans les maisons souveraines, le sang de son pays coulait à flots dans ses veines, car sur seize quartiers, quinze sont originaires des Gaules, un seul est de l’Italie et encore du pays des Vénètes. Le prince Jacques naquit peu de temps après le voyage fait à Paris par son auguste mère dans le but patriotique de dévoiler à la cour impériale, les dangereuses manœuvres de Bismarck et la candidature Hohenzollern que la duchesse de Hamilton avait fait connaître à Charles de France-Anjou (Carlos VII).

Jacques de France-Anjou n’avait pas quatre ans qu’il était aux côtés de sa mère dans les Pyrénées durant les épisodes de la guerre carliste, son père revendiquant alors sous le nom de don Carlos le trône espagnol dont son grand-père s’était estimé frustré, le frère aîné de celui-ci, Ferdinand VII, ayant renoué la tradition espagnole des « partidas » en appelant à la succession sa fille Isabelle II. Vaincu, le prince Charles de France-Anjou vint habiter Paris où Jacques commença ses études à l’école de l’Immaculée Conception (2), de la rue de Vaugirard, dirigée par les Pères Jésuites.

Il fut fidèle au souvenir de ses anciens maîtres, je pus à plusieurs reprises le constater : lui ayant un jour parlé de l’Association des Anciens Elèves de ce collège dont je suis, et de son banquet annuel du 10 février 1926, Il me dit d’annoncer au président (qui était alors notre collègue M. Fernand Laudet) (3) qu’Il se ferait un plaisir d’y assister avec moi et je pus voir avec quel soin Il rechercha les camarades de Son temps et s’entretint avec eux. Un autre jour, nous faisant l’honneur à ma femme, mon fils et moi, d’une promenade en Sa compagnie à Versailles, le 5 novembre 1927, comme nous passions rue de Vaugirard devant le vieux collège volé et en ruines, il laissa éclater Son indignation sur « l’immonde loi contre les Congrégations et les gouvernements successifs de la France, héritiers et complices du vol ».

En 1881, il dut quitter la France : un groupe de Saint Cyriens ayant, à la sortie d’une messe dite à Saint-Germain-des-Prés pour l’anniversaire de la naissance d’Henri V, acclamé son père, celui-ci fut expulsé. Le prince Jacques continua ses études au collège des Jésuites de Beaumont, en Angleterre. Dauphin de France en 1887, il entra en 1890 à l’académie militaire de Wiener-Neustadt. Il en sortit après de brillants examens, ayant à choisir l’armée ou il servirait, il fixa son choix sur celle qui était l’alliée de l’armée française et il fut nommé, par le tzar Nicolas II, officier au régiment des hussards de Grodno, de la garde impériale, dont son auguste père avait, au siège de Plewna (1877), conquis l’admiration et la sympathie.

Sa carrière militaire fut des plus brillantes : faisant partie du contingent russe envoyé avec des troupes allemandes, anglaises, belges, françaises, italiennes et japonaises pour délivrer les ministres européens assiégés dans Pékin par les Boxers, il fit l’admiration de tous : il s’offrit pour aller faire éclater une mine préparée sous la route par où devait passer l’armée européenne ; le petit détachement qui devait ainsi être envoyé en avant-garde était considéré comme sacrifié ; le dauphin Jacques avec un autre officier demanda à le commander ; il réussit à faire éclater la mine et sauva ainsi l’armée ; les trois quarts du détachement périrent ; par un hasard providentiel lui fut sauvé.

La conduite du prince fut à ce point héroïque que le général Bailloud, paraît-il, crut devoir le proposer pour la croix de la Légion d’honneur. Le gouvernement français, qui avait expulsé le père du vivant d’Henri V, estima qu’il ne pouvait décorer le dauphin de France, en dehors de qui, d’ailleurs, la très honorable proposition du général Bailloud avait été faite.

Le dauphin fit ensuite toute la campagne de Mandchourie comme officier de l’état-major russe ; il eut plusieurs chevaux tués sous lui.

La fidélité au souvenir, qui fut une des grandes qualités du Roi eut l’occasion de s’exercer vis à vis de ses anciens compagnons d’armes comme elle s’était exercée vis à vis de ses camarades de collège. J’en fus aussi témoin plus d’une fois et, pour ne parler que de ce que j’ai vu, je me rappelle Ses recommandations lorsqu’Il me chargeait de Le représenter aux services célébrés à Paris pour l’Impératrice douaïrière de Russie Marie, veuve d’Alexandre III, née Dagmar de Danemarck, le 19 octobre 1928, puis pour le Grand-Duc Nicolas le 9 janvier 1929 : « surtout, me disait-il, n’oubliez pas de mettre après mon nom : colonel aux hussards de la garde de Grodno ». C’était le même titre qu’Il me chargeait de rappeler le 30 novembre 1930 à l’Empereur Cyrille, au Grand-Duc André. Il me semble encore l’entendre le 1er juillet 1926 me disant « quand vous verrez le général Netchvolodow, vous lui rappellerez l’officier qui était à côté de lui à l’assaut du fort de Bitang ». (4)

L’officier, c’était Lui. Son émotion était grande quand il parlait de l’Empereur Nicolas II ; j’ai noté ses paroles textuelles lors d’une visite qu’Il me rendait le 24 mai 1928, nous nous entretenions de la France qui était notre plus habituel sujet de conversation : « si la France, me disait-il, était reconnaissante, elle élèverait une statue à l’auteur de la victoire de la Marne : « le Tzar Nicolas II ! ».

Saisi en 1909 des incontestables droits de son père au titre de Roi de France, il ne put rester au service d’une autre puissance et quitta l’armée russe. Il alla alors vivre au château de Frohsdorf considéré par les légitimistes fidèles, comme le Versailles de l’exil et que lui avait laissé Henri V avec toutes les archives royales comme suprême acte de reconnaissance successorale.

Français de coeur comme de race, le roi Jacques ne cessa alors de protester contre tout ce qui portait atteinte au principe de la légitimité ; c’est ainsi qu’en 1911, il écrivait la lettre suivante dont nous reproduisons les principaux passages qui est un document historique d’un véritable intérêt :

« On m’a fait lire ces temps derniers dans un quotidien, qu’au nombre des décorations qui figuraient sur le cercueil du général de Charette, on remarquait la croix de Saint-Louis. Je me refuse à croire à l’exactitude du fait. Si le feu général avait eu la croix de Saint-Louis, il n’aurait pu la tenir que du comte de Chambord, de mon père ou de moi. Or nous n’avons jamais, ni mon père ni moi, octroyé cette croix à personne et quant au comte de Chambord, il n’en a accordé, pendant son long exil, qu’une seule…J’accueille avec la même incrédulité l’information que vous me rapportez selon laquelle le duc d’Orléans paraît quelquefois avec le collier du Saint-Esprit, qui est mon apanage exclusif.

Le Chef de la maison de Bourbon, c’est moi ; moi qui, dans ma lettre aux souverains, à l’occasion de la mort de mon cher et regretté père, si solennellement déclaré que j’entendais revendiquer tous les droits et prérogatives qu’il me transmettait en dépôt, moi qui tiens du comte de Chambord, avec le Château de Frohsdorf, les reliques, les archives et les papiers de la monarchie légitime, ainsi que la maîtrise des ordres royaux.

A. S. R. le duc d’Orléans est d’autant moins qualifié pour faire un chevalier du Saint-Esprit ou pour s’approprier cet ordre, qu’il est le tout à fait dernier de notre arbre généalogique et que sa branche ne peut produire la moindre prétention qu’après la complète extinction non seulement de la mienne, mais encore de celle d’Espagne, des Deux-Siciles et de Parme. »

Mu par les mêmes sentiments de fidélité à ce qu’Il considérait à juste titre comme son devoir absolu de Roi, il nous écrivait, peu de temps après la mort du duc d’Orléans cette lettre que nous estimons devoir être publiée à nouveau, car elle montre avec quelle netteté le roi Jacques connaissait ses droits et en même temps combien Il était sagement hostile à tout ce qui ressemblait à de vaines déclamations :

Froshdorf, le 9 mai 1926

Fête de Sainte Jeanne d’Arc, patronne de la légitimité

Mon cher Watrin,

C’est avec plaisir que je viens de lire dans vos derniers numéros de la Science Historique les articles remettant au point toutes les erreurs accumulées dans la presse après la mort de mon arrière-cousin Philippe, duc d’Orléans.

Je n’entends pas ici faire une proclamation de prétendant : l’agitation ne change rien à un état que confère la naissance ; je veux simplement vous féliciter des études que vous avez publiées en vous plaçant uniquement sur le seul terrain qui convienne au titre même de votre revue : la science du droit et de l’histoire.

Tout homme peut, de bonne foi, orienter son idéal vers les théories religieuses, philosophiques ou politiques qui lui semblent vraies, mais ce qu’il ne peut honnêtement faire, c’est de les appuyer, comme le font les chefs de l’orléanisme, sur des mensonges quant aux doctrines et quant aux faits. J’admets qu’on puisse croire au principe électif, mais, si l’on dit admettre le vieux principe monarchique français, il faut s’en tenir à ses lois ; les orléanistes sont libres de prôner une monarchie où quelques bourgeois éliront le roi, mais ils n’ont pas le droit de dire que là sont les vieilles lois fondamentales du royaume de France, où Dieu seul fait le roi, en le faisant naître l’aîné.

Mon cousin Sixte de Parme dans son livre sur le traité d’Utrecht (5) et vous-même dans votre « Tradition Monarchique » (1) avez clairement démontré qu’un traité, au surplus imposé par l’ennemi, n’avait jamais pu toucher à la vieille loi de succession au trône. Aucun de vos arguments n’a jamais été réfuté ; on n’a même pas osé l’essayer : des affirmations mensongères ont seules la prétention de remplacer, pour les orléanistes, les principes et les faits.

Puisque vous disposez d’une revue qui s’interdit toute politique et n’a qu’un souci : celui de la recherche de la vérité, je vous autorise à y publier cette lettre qui n’a d’autre but que d’affirmer une fois de plus le vrai, comme l’ont successivement fait, depuis mon aïeul Louis XIV, tous mes prédécesseurs.

Sur ce, je prie, Dieu mon cher Watrin, qu’il vous ait en sa sainte garde.

JACQUES.

Est-il possible d’être plus fort de son droit ? d’être plus net sur ce qu’on est ? d’être plus soumis à la volonté de Dieu ? De se montrer plus ennemi d’un « battage » qui ne convient du reste qu’à un usurpateur se raccrochant à tout parce que n’ayant aucun terrain solide ?

Et, qu’on le sache bien, ce n’est pas là un manifeste arraché par des partisans. Le Roi Jacques estimait que son devoir était de faire savoir la vérité ; aucune ambition en Lui et non plus aucune haine, mais, Roi de France voulu par Dieu, Il était le Justicier et il voulait faire justice. Sa plus grande horreur était le mensonge et c’est le mensonge, affirmé si souvent en notre siècle de mensonge, qui L’indignait et Le poussait à protester au nom du vrai. A côté de cette lettre officielle j’en ai d’autres intimes où la même indignation se manifeste ; dans l’intérêt de l’Histoire, j’en extrais quelques passages :

Du 4 janvier 1927 « je me félicite aussi du tort que fait le Saint Siège à l’Action dite française et au peu sympathique Daudet et Cie, par ricochet à la famille Egalité dite aussi de Guise, sans le moindre droit ».

Du 25 janvier 1927 « le comte de Chambord n’a jamais reconnu le comte de Paris comme son successeur : la loi salique est là. Il a même très souvent répété à son entourage comme vous savez bien « vous aurez peut-être à saluer les Orléans, mais j’espère que mes amis ne les suivront pas ». Lors de la prétendue réconciliation à Froshdorf il a dit : « avant de mourir, je veux leur pardonner comme chrétien pour tout le mal qu’ils ont fait ». Je tiens cela de ma mère et de M. Huet du Pavillon qui a vécu auprès d’Henri V jusqu’à sa mort et puis est resté au service de la Reine. »

Du 17 janvier 1928 : « Je désirerais que d’Andigné (6) me représente à une messe que va dire le 21 courant Mgr de Luppé à Saint-Denis, messe qui se distingue de la messe-réclame, messe des descendants de l’assassin Egalité pour leur victime dont ils ont toujours voulu prendre l’héritage…Le Figaro du 15 en première page : autre réclame pour « les pauvres exilés » Gamelle (feu) le duc de Guise (?) avec larmes et marseillaise…descendants d’assassins, série d’usurpateurs et Henri V exilé par eux ! Henri V, voilà l’exilé martyr !… et de nouveau prendre sa succession au son de la Marseillaise ! ».

Du 5 mars 1928 « il faudra faire quelque chose directement avec le Saint Siège en protestation de la conduite irrespectueuse et sacrilège des chefs de la maison Egalité et de leur cornac Daudet. »

Et voila Celui que les orléanistes ont voulu représenter comme se désintéressant de son trône et de la France ! L’Histoire un jour saura se servir de ces documents.

La France ? Le roi Jacques en avait la passion ; il aimait y habiter plus qu’en aucun autre pays du monde ; passible de se voir appliquer la loi d’exil comme aîné d’une race ayant régné sur la France, il ne voulait pas en devancer la signification qui pouvait lui en être faite ; je vois encore son indignation quand Il apprit que le duc d’Orléans dit Guise (passible aussi de la même loi comme aîné des descendants de la dynastie créée par Louis-Philippe) s’était exilé lui-même avant tout contrainte, dans un but de réclame ; cela Il ne pouvait pas le comprendre.

Dans l’impossibilité ou les révolutions L’avaient mis d’exercer sa fonction royale, Il s’irritait en quelque sorte de son impuissance à être le pilote pourtant chargé par Dieu de la conduite du pays ; mais, dans Ses conversations, dans Ses lettres, c’était Son sujet favori. Pris au hasard encore dans une lettre qu’Il m’envoyait de Froshdorf le 14 juillet 1926 : « on aurait pu se relever après la guerre et facilement encore, mais que d’incapables bandits ont mené les uns après les autres la France à sa ruine. Poincaré est un des grands coupables : « l’Allemagne payera, etc » etc … c’est le pauvre peuple de France dont l’épargne est volée, la sueur du travail de plusieurs générations gaspillée, qui va payer et souffrir ; une révolution est probable mais ne fera qu’empirer la situation. Nous causerons de tout cela en septembre. »

A la veille de Sa mort, lors de la dernière entrevue que j’eux avec Lui, c’est encore de la France qu’Il s’occupait me chargeant d’une mission uniquement française auprès de S.M. Alphonse XIII d’Espagne pour le jour où il serait l’aîné de la Maison de France.

En même temps que Roi de France, il avait cette qualité, qui en est l’émanation, d’être le Très-Chrétien. Il ne faut pas comprendre par ce mot une dévotion qui se contente des rites, souvent abordés par tant de gens avec une âme orgueilleuse et médisante, mais un caractère de charité profonde, de franchise étonnante et de foi sincère. Tous ceux qui ont eu l’honneur de L’approcher peuvent en témoigner ; je me contente encore de puiser dans mes souvenirs personnels, ne voulant rapporter ici que ce que j’ai appris et vu par moi-même.

Un après-midi (le 2 juin 1927) comme nous étions à prendre le thé dans mon jardin, il entendit des voix d’enfants dans une cour voisine, m’ayant demandé d’où elles venaient et ayant appris que c’était d’un orphelinat des Soeurs de Saint-Vincent de Paul « allons leur offrir à goûter, me dit-il » et ce fut un jour de joie pour les petites orphelines.

Il était d’une loyauté absolue ; Sa franchise même lui fit souvent des ennemis, d’autant plus qu’extrêmement spirituel, il trouvait le terme amusant qui s’appliquait à chacun ; j’ai recueilli (peut être pour de lointains mémoires) les sobriquets qu’il ne pouvait s’empêcher, tant ils tombaient juste, d’appliquer aux gens que souvent il aimait le mieux ; ce qu’il y a de remarquable c’est qu’aucun n’est empreint de l’ombre d’une méchanceté. Par contre, son amour de la vérité Le portait a proclamer hautement une erreur qu’Il avait pu faire, même s’il s’agissait des gens dont il avait le plus à se plaindre ; m’ayant appelé (en mars 1924) pour me parler d’un Prince de Sa famille dont la conduite envers Son père et Lui-même avait été d’une étrange déloyauté, Il me dit qu’Il était du reste « morganatique » ; Lui ayant répondu que ce qualificatif, peut-être admissible en droit espagnol, ne l’était pas en droit français, Il me fit faire un véritable cours d’histoire du droit. Il aimait du reste sur toute science se faire instruire : je L’ai vu souvent questionner des spécialistes sur les sujets les plus divers. Quelques jours après, comme je ne pensais plus à cette question, le Roi y revint de lui-même pour me dire qu’Il y avait réfléchi, qu’Il l’avait étudiée, que j’avais raison, que la qualité de prince du sang était une chose, la félonie une autre, qu’Il traiterait désormais le personnage en question en prince du sang, mais ne lui pardonnerait pas sa félonie. Je dois ajouter du reste qu’en Très-Chrétien, Il la lui pardonna.

Pour sa foi catholique, elle était sincère : le 18 mars 1924, Il m’envoyait féliciter de Sa part le général de Castelnau pour le grand mouvement qu’il avait créé en réunissant en fédération les catholiques de France.

Geste officiel, dira-t-on ? Non, il ne le publia pas, ni la réponse du général. Rien d’officiel non plus quand Il me demandait des nouvelles de la Milice de Jésus-Christ, cet Ordre dont j’ai la charge et qui combat les sociétés secrètes, quand Il me disait qu’Il suivait avec plaisir la lutte que nous menons contre la franc-maconnerie, et qu’Il nous félicitait des coups que nous portions et que nous recevions. Rien d’officiel non plus quand Il m’encourageait, ces deux dernières années, à reprendre bien en mains la direction de l’Ordre noble de Saint-Lazare pour « ne pas laisser des mercantis trafiquer ce qui est religion et noblesse ». (7)

Enfin, j’ai eu l’honneur d’être témoin de sa foi profonde et de son amour pour la grande sainte de nos jours, Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Le 23 juin 1926, Il nous emmenait dans Son automobile, mon fils et moi, à Lisieux pour vénérer les reliques de la Sainte ; Il désira s’entretenir avec la Révérende Mère Prieure qui Lui donna une relique de sa sœur dans un grand reliquaire qu’Il demanda à échanger contre un plus petit « qu’Il puisse porter sur Lui ». En quittant le Carmel, je vis des larmes dans Ses yeux et comme je m’en apercevais : « Surtout, je vous défends bien de dire que vous m’avez vu pleurer » me dit-Il. La défense n’était évidemment que pour le temps de Sa vie.

Il voulut manifester officiellement son culte pour la petite Sainte et Il rapporta pour elle de Froshdorf un beau reliquaire de la Vraie Croix que nous reproduisons ci-contre ; avec une délicatesse infinie, il vint me le confier le 4 septembre 1926 pour que pendant trois jours ma famille et mes amis puissent le vénérer. Puis le 14, jour de l’Exaltation de la Sainte Croix, Il le porta lui-même au Carmel de Lisieux où j’eus encore l’honneur de L’accompagner.

C’est bien, comme le Roi Très-Chrétien qu’il signa cet acte de donation :

«  Ce 14 septembre 1926, fête de l’Exaltation de la Sainte-Croix j’offre en témoignage de vénération à Sainte Thérèse de Lisieux, deux fragments de la Vraie Croix contenant en un reliquaire de l’époque de Louis XIV, me venant de la succession du roi Henri V, mon prédécesseur, qui le conservait pieusement en la chapelle de son château de Froshdorf. »

JACQUES

Le Roi me fit le grand honneur de me faire contresigner ce document, puis M. l’abbé Germain, directeur des pèlerinages de Lisieux, authentiqua les deux signatures données en sa présence.

Quand on rapproche de cette vénération, le fait que le Roi mourut la veille de la fête de la Sainte, est-il bien téméraire de penser qu’Elle est venue assister son fidèle à ses derniers moments ?

Le Roi prévoyait-il sa fin ? La commission dont Il m’a chargé à notre dernière entrevue a évidemment pour objet l’éventualité de Sa mort, mais j’étais loin de la penser si rapide ; lorsque, pour pouvoir ici parler de Lui, je compulsai ces jours-ci les notes prises après nos entrevues et Sa volumineuse correspondance, une lettre du 21 mars 1931 me causa une vive émotion ; j’avais oublié, au milieu de tant d’autres, la phrase suivante : « j’espère faire encore un grand voyage en septembre, le dernier avant le vrai grand voyage final…merci pour votre fidélité inlassable ». Les rois auraient-ils reçu de Dieu pour affirmer le droit éternel, l’instinct du moment où il faut qu’ils partent ?

Pour moi, ce sera une des plus grandes gloires à transmettre aux miens que d’avoir, grâce à l’étude de ce droit éternel, connu Celui que l’incarnait et être aimé de Lui. Dans la lutte que je mène chaque jour contre les puissances du mensonge, ce que m’écrivait le Roi le 5 mars 1928 à propos de l’apparition de « La Loyauté » me réchauffe comme une citation sur un champ de bataille « bientôt j’espère avoir le plaisir de vous voir et de causer longuement avec vous à Paris de « la loyauté »…la loyauté de Paul Watrin m’était bien connue avant l’apparition de la nouvelle revue. »

Et cette phrase prononcée le 8 juin 1931 en montant dans la voiture qui l’emmenait à Froshdorf ; « au revoir ! Je vous aime bien Watrin ! » Moi aussi, Sire.

Notes :

1 – La Tradition Monarchique, par Paul Watrin, 1916

2 – Le Collège de l’Immaculée Conception fondée par les Jésuites, est situé au n°391 de la rue de Vaugirard.

3 – Fernand Laudet, officier de la Légion d’honneur, premier secrétaire d’ambassade honoraire, membre de l’Institut, Académie des Sciences Morales et Politiques, ancien directeur de la Revue Hebdomadaire, avait rejoint la revue la Science Historique. Il écrivit un livre touchant sur la grande Sainte de l’Epoque, Sainte Thérèse de Lisieux, l’enfant chérie du Monde (1927).

4 – Le Général Alexandre Netchvolodow fut lieutenant général de l’Armée Impériale Russe, notable honoraire des Cosaques du Kouban et correspondant pour la Russie pour la Science Historique. Engagé à défendre l’Autocratie en France, il écrivit de nombreux ouvrages dont : La Russie et les juifs, de la révolution française de 1789 à la révolution russe de 1905 ; et en 1924 l’Empereur Nicolas II et les Juifs dans lequel il développe le judéo-bolchévisme et la judéo-maçonnerie à l’origine de la révolution russe.

5 – Le traité d’Utrecht et les lois fondamentales du royaume, Paris, Edouard Champion, 1914. Thèse pour le doctorat présentée et soutenu le mardi 26 mai 1914 par Sixte de Bourbon de Parme.

6 – La Famille d’Andigné fut particulièrement dévoué à la Légitimité. D’abord Maurice d’Andigné, secrétaire du comte de Chambord, directeur du Journal de Paris et grand organisateur des banquets de la Légitimité après la mort d’Henri V. Puis à l’époque du Roi Jacques, nous trouvons Jean d’Andigné, maire de Durtal. Il fonda le Mémorial de France. C’est lui qui est cité ici, il en fut le premier président. Amédée d’Andigné, docteur en droit, licencié ès lettres, son fils, était aussi membre de la Science Historique.

7 – Paul Watrin, chevalier de la Milice de Jésus Christ participa dès 1910 à la refondation de l’ordre de Saint Lazare qu’il plaça sous la protection du patriarche melkite. Watrin fut aidé d’abord d’Emile Bertrand, capitaine de vaisseau, qui avait accumulé nombre de décorations, était chevalier de l’Ordre de Saint-Lazare de Jérusalem et membre de la Science Historique. Son fils, Paul Bertrand (1895-1977), intimement lié à Watrin, licencié en droit, directeur de la « Revue Nationale », chevalier de l’Ordre de Saint-Lazare de Jérusalem, commandeur de l’Ordre de la Merci, écrivit une histoire des chevaliers hospitaliers de Saint Lazare. Il publia en 1938 un ouvrage sur l’ordre de la milice de Jésus-Christ, de Saint-Dominique et de Saint Pierre Martyr. Il est aussi l’auteur d’un roman « Faux dauphin et vrai Bourbon : Naundorff Histoire d’une hypothèse, La Pensée Universelle, 1974 et est le premier auteur à évoquer la filiation de Naundorff avec le prince de Condé. Pour ce livre romancé il eut des critiques acerbes venant même du monde monarchiste. Parmi ces émeutiers, en plus d’une multitude de naundorfistes, on trouvait aussi plus incompétent que lui sur l’historicité de cet ordre. Le camp adverse eut des mots choisis pour l’un de ses plus virulents détracteurs, le baron Pinoteau, nous citons : « expert sigillographe mais très oscillographe en matière de recherche historique ». De la revue « la science historique » de janvier 1931, on apprend que S. Excellence le chevalier Paul Watrin était chancelier de l’Ordre de Saint Lazare de Jérusalem et qu’il souhaitait «  réparer dans la mesure du possible les erreurs commises et de rendre à l’Ordre le caractère, dont il n’aurait jamais dû se départir, d’association de gentilshommes catholiques ». Le patriarche cessa son patronage et Watrin assuma le haut contrôle dans l’Ordre, y associa les membres de sa revue, continua à mettre à disposition La Science Historique comme organe officiel et son hôtel à Paris comme siège. Olivier de Pompery de Couvrelles devint juge d’armes de l’Ordre, il était aussi le directeur de l’Institut National Héraldique, membre de la Société d’Histoire du Canada et de l’ancien « Conseil Héraldique de France » et assumait le rôle de généalogiste de la revue « la Science Historique ». Il avait épousé une Bocquet de Chanterenne et son fils Guy de Pompery, membre du comité directeur de la Tradition Française, et adjoint secrétaire à la Science Historique, était aussi l’adjoint du Cercle d’Etudes des Phalanges Universitaires.