La royauté de Jérusalem un royaume oubliée

Le royaume franc

Le royaume fut fondé après la prise de Jérusalem par les croisés le 15 juillet 1099. Le premier roi fut Baudouin Ier, frère du duc de Basse Lorraine. Le symbole du royaume était le reliquaire de la Vraie Croix qui est à l’origine des armes de cet Etat chrétien d’Orient. Le royaume dura à peine un siècle. Après la défaite de Hattin, Jérusalem fut perdue (1187). Les Lusignan, qui ne possèdaient plus que le royaume de Chypre, gardèrent le titre de roi de Jérusalem. En 1291, d’ailleurs, un lusignan défendit Acre, les armes à la main et portait encore le titre.

Le dernier roi de la croisade, Jean de Brienne avait laissé le titre de Jérusalem à sa petite-fille marie d’Antioche. Charles Ier, roi de Sicile s’était fait céder les droits de la « demoiselle de Jérusalem », Marie d’Antioche, prétendante qui vivait à Rome et obtint une rente viagère (en 1277); l’affaire se fit avec la bénédiction du Pape (15 juillet 1277). Arrivé à Acre, le 7 juin 1278, le baile de Charles Ier fut reconnu par une partie du royaume résiduel, puis fut vaincu par un lusignan (29 juin 1286). Malgré cela, les rois de Sicile étaient toujours investis de ce royaume par le pape, qui ajoutait le royaume de Jérusalem dans sa bulle.

Une succession compliquée

Les Capétiens d’Anjou-Sicile portèrent ensuite le titre jusqu’à Jeanne de Naples (1326-1382). Celle-ci adopte Louis d’Anjou mais un cousin Charles de Durazzo s’empara du royaume. Louis d’Anjou transmit le titre à ses descendants jusqu’à René d’Anjou et son neveu Charles V d’Anjou. La succession fut disputée entre René II de Lorraine dont la mère était Yolande d’Anjou (1428-1483) ; et le roi de France Louis XI. Prétention ridicule de Louis XI, qui voulait damner le pion à la puissante grandissante des Habsbourg en Europe. Les rois Charles VIII et Louis XI apposèrent en plus à leurs justes prétentions du royaume de Naples, le titre farfelu de roi de Jérusalem auquel il n’avait pas droit. A l’issue des guerres d’Italie, les Valois finirent par reconnaître enfin à la paix des dames, le 3 août 1529, les rois d’Espagne comme rois de Jérusalem et des Deux-Siciles, royaumes d’ailleurs investis par bulles pontificales.

Une autre prétention sera revendiquée par une branche Lusignan. Le Legitimist kalendar de 1894 donnera à tort le titre de roi de Jérusalem à un michael de Lusignan (né en 1843), descendant d’une soit disante branche de la maison de Lusignan qui se titrait aussi roi de Chypre et d’Arménie. Une autre princesse marie de Lusignan, fondera un faux ordre de chevalerie l’ordre de Mésuline. Les deux branches se querellaient l’une soutenue par des orthodoxes russes et l’autre arménienne. L’erreur sera corrigé dans le Legitimist kalendar de 1899 et correctement attribué à l’aîné de la maison de Bourbon-Sicile. Enfin le légitimist kalendar de 1910 fut préfacé par notre roi Jacques Ier, Roi de France et de Navarre, avec le soutien des comités carlistes, clubs jacobites, et cercles légitimistes français. Mais revenons désormais en arrière et comprenons comment le titre transmis aux rois d’Espagne échut à l’ainé de la maison des Bourbon-Sicile.

La succession d’Espagne et le couronnement

Le titre de roi de Jérusalem se transmet aux Habsbourg jusqu’à la succession d’Espagne. Ainsi l’on retrouve le titre lors du mariage d’Elisabeth de France avec Philippe IV d’Espagne, cité par Patrick von Kerrebrouck, dans son très remarquable livre sur la Maison de Bourbon : « Madame Elisabeth de France, sœur et fille ainée de leurs dites Majestez Très-Chrétiennes et très haut et puissant Prince Dom Philippe IV, du nom, prince d’Espagne, fils aîné dudit Roy Catholique, fils de très-haut & puissant Prince Dom Philippe III, de ce nom, par la grâce de Dieu, Roy de Castille, de Léon, d’Arragon, des Deux Siciles, de Jerusalem, de Portugal, de Navarre, et des Indes, & Duc de Milan. » (La Maison de Bourbon, pp.158).

En 1733, la mort d’Auguste II de Pologne déclenche une crise successorale qui rompt l’équilibre européen, la guerre qui s’ensuit voit s’opposer sur le front italien les deux puissances des Bourbon, de France et d’Espagne, alliées à la dynastie de Savoie et l’empire des Habsbourg. Le 20 janvier 1734 Charles, fils de Philippe V roi d’Espagne, se déclare majeur de « gouverner et administrer ses Etats ». Après la conquête de la botte, Charles fait son entrée triomphale à Naples le 10 mai 1734. La description des fêtes célébrées par la fidèle cité de Naples à l’occasion du retour glorieux, de sa Majesté sacrée Charles de Bourbon, roi de Naples, Sicile publié à Naples en 1735, confirme l’éclat remarqué de l’arrivée dans le sud de l’Italie du nouveau roi. Le livre en question s’ouvre sur un frontispice ovale, composé par l’abbé Foschini et gravé par Roch Pozzi et représente sous une forme mythologique, l’entrée du roi dans la baie de Naples. Un chœur de Néreides et de Tritons escorte la galère royale, et la nymphe Parthénope tend les bras au souverain. Le Palais est représenté dans un autre opuscule daté de 1736 : « le Palais du roi en triomphe, à l’occasion de l’acclamation et du couronnement de Charles, infant d’Espagne, roi de Sicile, de Naples : fêtes ordonnées par le Sénat de Palerme et décrites par P. La Placa. Palerme, 1736, in folio avec 23 planches gravées ». L’opuscule compte cortèges, décorations des palais et arcs de triomphes. Le héros est bien don Carlos, infant d’Espagne, cinquième fils de Philippe V, successivement, duc de Parme en 1731, roi des Deux-Siciles, sous le nom de Charles VII.

L’événement du couronnement a lieu dans la cathédrale de Palerme, le 3 juillet 1735. Charles de Bourbon est couronné roi des Deux-Siciles, rex utriusque Siciliae et roi de Jérusalem. Le couronnement est représenté dans un bas-relief de la cathédrale dont nous donnons la reproduction.

Mais ce couronnement est entaché d’une irrégularité car le couronnement a eu lieu sans l’autorisation du pape. Le légat du pape est absent alors que Charles aurait souhaité sa présence. Les relations difficiles avec le pape seront dénouées lorsque la femme de Philippe V d’Espagne, Elisabeth Farnèse, la dernière de la dynastie, entamera des négociations pour assurer à son très cher fils Charles, un mariage garantissant la paix des armes. Ainsi Marie-Amélie de Saxe, fille du Roi Auguste III de Pologne, et neveu de l’Empereur, est choisie pour apaiser les diplomates du Saint Siège. Les diplomates napolitains obtiennent la dispense du pape ainsi que la permission pour le cortège nuptial de traverser les Etats pontificaux. La promesse de mariage est ratifiée le 31 octobre 1737. Le mariage facilite la conclusion du différent diplomatique avec le Saint Siège, et le lendemain de la cérémonie de mariage, Charles est reconnu roi de Naples et de Jérusalem (voir Don Carlos, Naples, par Vittorio Gleijeses, Ediziona Agea, 1988, pp 67-68). La rencontre des deux époux a lieu le 19 juin 1738 à Portella. Au cours des festivités, le 3 juillet, le roi Charles crée l’ordre royal de Saint-Janvier, l’ordre chevaleresque le plus prestigieux du royaume des Deux-Siciles. La bulle d’investiture du 12 mai 1738, est signée par le pape Clément XII et précise très clairement : « Carolus Dei Gratia Rex utriusque Siciliae, & Hyerusalem, &c. Infans Hispaniarum ». Charles sera reconnu par toutes les puissances européennes le 18 novembre 1738 par le troisième traité de Vienne à condition que ces Etats restent toujours séparés de la couronne d’Espagne.

Par la suite seront réalisés pour les souverains de Naples et de Jérusalem, des objets précieux illustrant cette reconnaissance. Ainsi à Jérusalem, au musée de la Custodie franciscaine de Terre Sainte se trouve un baldaquin eucharistique surmonté d’une couronne et réalisé à Naples en 1754. On retrouve une belle couronne fermée qui domine l’ensemble, marque de souveraineté divine, et ressemblant à la couronne qui fut portée par Don Carlos lors de son couronnement à Palerme (voir plus loin). Ces présents du royaume de Naples furent identifiés à partir des recherches menées par l’historien d’art Alvar Gonzalez-Palacios dans les archives de Naples. Ces précieux cadeaux ont voyagé de Naples en terre sainte après la signature d’un accord de paix avec le sultan : l’ostensoir réalisé en 1746, le baldaquin eucharistique dont nous avons déjà parlé, le crucifix de lapis et la crosse terminée en 1756. Les commanditaires étaient le roi Charles mais aussi les commissaires de terre sainte. Ad majorem Dei gloriam, les franciscains ont su mobiliser les bienfaiteurs anonymes appartenant aux populations napolitaines et siciliennes pour la création de ces œuvres dont il n’existe plus aujourd’hui d’équivalent au monde.

Le royaume Bourbon d’Italie

Devenu roi d’Espagne et des Indes par la mort de son frère Ferdinand VI, Charles III quitta Naples et laissa les Deux-Siciles et Jérusalem à son fils Ferdinand (loi du 6 octobre 1759), le traité de Naples entre l’impératrice-reine Marie-Thérèse et lui soulignant l’unité de la « maison royale d’Espagne et des deux-Siciles ». Après les épisodes révolutionnaires et napoléonien, Ferdinand recouvra ses Etats par le traité de Vienne en date du 9 juin 1815.

Le titre de roi de Jérusalem fut confirmé pour tous les rois des Deux-Sicile au XIXème.

L’actuel chef de la famille royale des Deux-Siciles, Pierre Ier, est encore actuellement roi de droit de Jérusalem.

Bibliographie :

RELACION DE LA CORONACION DE CARLOS, INFANTE DE ESPANA, REI DE LAS DOS SICILIAS, DE JERUSALEM…CELEBRADA EN PALERMO, tres de julio de 1735.

THE LEGITIMIST KALENDAR, 1894, 1899, 1910

ETAT PRESENT DE LA MAISON DE BOURBON, troisième édition, 1986, par le Baron Pinoteau

LA MAISON DE BOURBON, 1987, par Patrick von Kerrebrouck

LES ANGEVINS DE NAPLES, par Léonard

EXPOSITION TRESOR DU SAINT SEPULCRE EN 2013 – dans la salle des croisades du château de Versailles